24 poses (portraits) à Duceppe : critique de la pièce de Serge Boucher

Avec 24 poses (portraits), Serge Boucher nous plonge dans une réunion familiale en apparence banale, où les non-dits et la solitude finissent par refaire surface.

Le 10 août 1997, Richard célèbre ses 40 ans dans la cour arrière de son bungalow. Toute la famille Dubé est réunie pour l’occasion : on admire sa nouvelle tondeuse, on boit de la bière, on fume, on raconte les mêmes anecdotes et on s’obstine sur des détails insignifiants.

C’est dans cette réunion familiale des plus banales que se déroule 24 poses (portraits), une pièce de Serge Boucher mise en scène par Édith Patenaude au Théâtre Jean-Duceppe.

Une famille québécoise comme tant d’autres

Claire (Guylaine Tremblay) et Denis (Martin Drainville) viennent de prendre leur retraite après avoir tenu différents commerces toute leur vie. Denis, ancien alcoolique à la mèche courte, se montre parfois grossier envers sa femme, qui tente tant bien que mal de préserver les apparences.

Autour d’eux se trouvent Richard et Nicole, sa femme un peu naïve qui souhaite plaire à tout le monde; Carole et son nouveau conjoint André, qui multiplie les jokes plates et les commentaires déplacés; ainsi que Roger, le frère de Claire, maintenant sans emploi et hébergé chez Richard.

Tout le monde parle beaucoup, mais personne ne semble réellement écouter les autres.

Synopsis : derrière la photo de famille

Nicole veut que l’anniversaire soit réussi et que cette journée laisse un beau souvenir. On cherche donc le Kodak afin d’immortaliser la fête et de créer, en quelque sorte, le portrait officiel d’une famille unie et heureuse.

Mais au fil de la journée, la pièce nous fait passer de la cour arrière à l’intérieur de la maison. Dès qu’un personnage s’éloigne du groupe, le ton change. Les conversations superficielles laissent place à des moments plus intimes où apparaissent les frustrations, la solitude et les blessures que chacun tente de dissimuler.

Peu à peu, un décalage se dessine entre l’image que cette famille projette et ce que vivent réellement ceux qui la composent.

Une scénographie qui révèle ce qui se cache à l’intérieur

La scénographie d’Anne-Sara Gendron est certainement l’un des éléments les plus surprenants du spectacle.

Sur scène, nous découvrons d’abord la cour arrière de Richard et Nicole. Puis, lorsqu’un personnage entre dans la maison, une scène intérieure apparaît presque comme par magie. Cette transformation m’a immédiatement captivé.

La disposition du décor permet de mieux comprendre les personnages et, surtout, ce qui les ronge « de l’intérieur ». Cette expression prend ici tout son sens : à l’extérieur, la famille parle fort, rit, s’obstine et tente de préserver les apparences. À l’intérieur, les personnages se retrouvent seuls, tristes, mal aimés ou incompris.

C’est dans ces scènes plus intimes que la pièce révèle réellement son message. La cour arrière présente la photographie familiale, alors que l’intérieur de la maison expose tout ce qui demeure hors du cadre.

Critique du spectacle : une réflexion qui se révèle tardivement

Je suis allé voir la pièce avec ma grande sœur et, à notre sortie, nous sommes tous les deux restés un peu sur notre faim.

Peut-être est-ce parce que cette famille ressemblait trop à la nôtre en 1997. Le manque de soutien du père envers sa femme, la détresse de la mère, les jokes plates des beaux-frères et les malaises typiques des réunions familiales nous rappelaient nos propres rassemblements dans la cour de ma sœur, à Lavaltrie.

Cette proximité aurait pu nous toucher immédiatement. Pourtant, les très nombreux détails associés à la fin des années 1990 ont plutôt créé une distance. Pendant le spectacle, je me demandais quel message Serge Boucher voulait réellement transmettre.

Le déclic s’est produit quelques jours plus tard.

J’ai alors compris que le contraste entre la cour arrière et l’intérieur de la maison constituait la véritable clé du spectacle. Ce qui semblait d’abord n’être qu’une succession de scènes familiales banales révélait progressivement autre chose : des personnages profondément seuls, incapables de communiquer ce qu’ils ressentent. Plus troublant encore, personne autour d’eux ne semble mesurer l’ampleur de leur détresse.

La pièce parle donc moins d’une époque précise que de notre incapacité à voir ce qui se cache derrière les apparences.

Une histoire qui aurait pu se dérouler en 2026

Je me demande malgré tout si 24 poses (portraits) n’aurait pas gagné à être adaptée à notre époque.

Richard et Nicole auraient pu devenir un couple de milléniaux. Claire et Denis seraient demeurés les parents vieillissants, tandis que Carole et André auraient représenté une autre facette de la famille contemporaine. Les vêtements, les références et les préoccupations auraient changé, mais les blessures, elles, seraient restées sensiblement les mêmes.

En 2026, les discussions dans la cour auraient peut-être été interrompues par les téléphones. Les personnages auraient fait défiler leurs réseaux sociaux, photographié la fête pour projeter l’image d’une famille heureuse et trouvé dans leurs écrans une autre façon d’éviter les conversations difficiles.

Une telle adaptation aurait, selon moi, rendu le message de la pièce plus immédiat. La technologie aurait même pu renforcer son propos : nous sommes constamment connectés aux autres, sans pour autant voir la souffrance des personnes assises juste à côté de nous.

La temporalité de 1997 n’est donc pas essentielle au message. L’accumulation de références propres à cette époque m’a même parfois empêchée d’en saisir immédiatement la portée universelle.

Une comédie dramatique beaucoup plus triste que drôle

24 poses (portraits) est présentée comme une comédie familiale, mais je l’ai trouvée beaucoup plus dramatique que drôle. J’ai esquissé un sourire à une ou deux reprises, sans toutefois rire franchement.

Cela ne signifie pas que la pièce manque de justesse. Au contraire, les personnages sont crédibles et leurs échanges rappellent parfois avec une précision inconfortable nos propres familles. Cependant, l’humour ne m’a pas suffisamment rejoint pour équilibrer la lourdeur des blessures montrées sur scène.

Au final, la pièce 24 poses (portraits) est une œuvre qui a mis du temps à faire son chemin en moi. Je ne l’ai pas pleinement appréciée sur le moment, mais son véritable sens m’est apparu quelques jours plus tard.

Derrière la tondeuse neuve, les bouteilles de bière, les cigarettes, les jokes plates et les photographies de famille se trouvent des êtres profondément seuls qui voudraient être compris, sans savoir comment demander de l’aide.

La pièce nous laisse ainsi avec une question toujours aussi actuelle : connaissons-nous réellement les personnes qui composent notre propre famille, ou n’en voyons-nous que le portrait qu’elles acceptent de nous montrer?

24 poses (portraits) – Informations pratiques

  • Dates : du 2 septembre au 4 octobre 2026
  • Lieu : Théâtre Jean-Duceppe, Place des Arts, Montréal
  • Texte : Serge Boucher
  • Mise en scène : Édith Patenaude
  • Durée : environ 2 heures, sans entracte
  • Billetterie et renseignements
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